All the way up
- BrujaEnBici
- 28 juin 2019
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 29 juin 2019
Une épaisse brume semble envahir la forêt dans les hauteurs de Trabzon. Notre petit groupe hétéroclite composé outre moi-même de Mehmet, notre couchsurfer et Dede, une voyageuse indonésienne descend à travers la pluie vers le village principal du Monastère de Sumela. On a malheureusement pas vu grand chose avec la brume, le monastère était totalement couvert. Mais qu’importe l’aventure de l’auto-stop jusqu’au monastère nous a fait passer un bon moment dans un environnement naturel enchanteur. Le couchsurfing permet ces belles rencontres intenses (dans ce cas ci moins de 48h), des partages de tranche de vie avec de total inconnu.

Mehmet est un hôte hors pair. Il se coupe en quatre pour nous accueillir au mieux malgré une situation très compliquée pour lui. Il est capitaine de cargo mais a des soucis avec son certificat qu’il attend depuis 7 mois pour pouvoir travailler. Il est à sec. Qu’importe il insiste il veut nous préparer des suçuk yumurta - un plat que l’on mange principalement au petit déjeuner composé de saucisses et oeufs. Il nous offre aussi un cig köfte, une sorte de durüm avec une pâte piquante de boulghour aux tomates. Il me raconte aussi un peu sa vie qui semble tout droit sortie d’un film dramatique. Tout en respectant les parts de vérité et de mensonge que je n’arrive pas à démêler, je l’écoute sagement. On sent dans son histoire une envie de s’en sortir, une envie d’être quelqu’un de bien mais la vie n’a pas été facile pour lui et derrière cette immense hospitalité et son grand coeur se cache surtout un coeur brisé par la vie. Né de parents turco-hollandais il vit en Hollande jusque ses 10 ans. Ses parents meurent dans l’incendie de leur maison duquel il sort miraculeusement. Il se retrouve en internat mais ne s’y adapte pas et fini par être renvoyer en Turquie chez son grand-père. Ce dernier meurt malheureusement quelques années plus tard d’un cancer et sa famille en Turquie (oncle et tante) ne veux pas s’occuper de lui. Il se retrouve à le rue n’étant encore qu’un enfant. Il erre de ville en ville et finira par atterrir à Ankara où il trouve un groupe de jeunes garçons de rue plus âgés que lui avec qui ils se lient d’amitié. Il vivra de la récolte des poubelles pour trier ce qui est mangeable et vendable et ses amis le soutiennent lorsqu’il souhaite reprendre une scolarité. Ils récoltent de quoi manger pour le nourrir pendant qu’il termine l’école. Aujourd’hui ses amis sont en prison pour divers méfaits que je n’ai pas creusé. Lui envoie systématiquement la moitié de sa paye à ses amis qu’il considère comme sa vrai famille. Pour terminer le tableau, il a été diagnostiqué d’un cancer du poumon il y a un an et le médecin lui donne 4 ans à vivre. Mehmet a aujourd’hui 27 ans. Il se cherche, se questionne sur sa malchance, sur la vie, sur ses choix, sur ses envies. Il aimerait avoir un enfant, continuer à voyager, accueillir et aider un maximum de voyageurs tant que possible lorsqu’il est en Turquie.

Il y a l’histoire avec Mehmet et parfois il y a des rencontres desquelles on se passerait bien mais c’est le jeu. Je passe une nuit chez un hôte à Rize mais j’avoue ne pas me sentir à l’aise. Il ne se passera rien, heureusement, mais je sens chez lui un regard lubrique. C’est une très désagréable sensation d’avoir l’impression d’être un bout de viande. Il tente régulièrement des approches quelque peu déplacées et je dois répéter 4 fois que je suis fatiguée, que je vais dormir pour qu’il daigne sortir (je dors dans le salon). Je pensais passer deux nuits mais je pars le lendemain tout en ayant bien clarifié que j’ai un magnifique boyfriend qui me manque beaucoup et qui vient me voir tout bientôt.

Règle numéro 1 quand tu voyages seule : tu as un mari, compagnon, petit ami, peu importe qui t’attend et qui te manques terriblement. Je ne pense pas qu’il était pas fondamentalement méchant ce gars, il s’est juste dit : hey une européenne qui voyage seule, elle doit forcément être une fille facile (croyance de beaucoup de mecs en dehors de l’Europe). L’Europe est pour beaucoup de non-européens le libertinage à gogo. Tout est possible (gays, lesbiens, changer de sexe, trans, one-night stand) donc ils se disent pourquoi pas pour moi ? Règle numéro 2 quand tu voyages seule : avoir des amis/connaissances sur qui tu peux compter dans le coin. Je savais que j’avais plusieurs options de personnes à appeler en Turquie pour appeler la police et expliquer la situation.
En partant de Rize, un gars me hèle. Je reste positive malgré mon expérience inconfortable toute fraiche. Il me dit qu’il a un magasin de vélos à 1 km et demi et qu’il m’y attendra au cas où j’ai besoin de qqchose. Je décide de passer. Hamza est en fait un coach de mountainbike et un vrai fan de vélo. Il a même été aux championnats de mountainbike à Houffalize en Belgique ! Il est marié et a un petit garçon. Il me donne son numéro, me souhaite bon voyage et me dit de l’appeler si j’ai besoin de quoique ce soit ou si j’ai un problème sur ma route vers çamlihemsin il y connait des gens. Cool le mec :) ! Je repars avec ma foi en l’humanité à toute épreuve.

« All the way up, nothing can stop me. I am all the way up » mon baffle résonne à fond de gros son de gangsta rap pendant ma montée vers le Aydar plateau. 20km de montée et 1000 m de dénivelé j’aurai en tout fait 90 km et 1500 m de dénivelé sur la journée. Les voitures me klaxonnent et parfois je ne sais pas toujours si c’est parce que je gêne ou pour m’encourager. Le paysage est magnifique. La montagne toute de vert vêtue semble fumer elle-aussi comme pour tenir compagnon aux locaux si adepte de la cigarette. Quel sentiment agréable de se sentir en forme, je sens l’entrainement des kilomètres déjà parcourus et je me sens bien durant cette ascension sportive. La pluie s’est estompée et l’air est frais pendant que je m’enfonce dans les montagnes du Kaçkar avec le sourire aux lèvres. Arrivée au passage où les voitures, cars et dolmus payent la taxe d’entrée, les gardes écarquillent leurs yeux et tout en souriant me disent que je peux passer gratuit.

Demain j’ai prévu de grimper à pied le mont Kaçkar 3937m avant de remonter en selle et kiffer ma descente de la montée d’aujourd’hui ! Yihaaa :)
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