
« Papa je peux avoir de mon jus de citron ? » demande Corentin, le fils de Frédéric, français travaillant comme coopérant au Laos, qui nous accueille à Thakek. C’est déjà la fin du voyage pour l’autre Corentin, mon ami qui repart le surlendemain pour Vientiane reprendre son avion et retrouver la grisaille bruxelloise.

Nous sommes tous les deux un peu abattus par nos insolations respectives des derniers jours. Lazy day le lendemain, on laisse tomber (dans un élan de sagesse collective) le plan escalade du spot du coin et la baignade pour se remettre de nos émotions. Nettoyage des vélos, lessive, courses ravitaillement pour la suite du voyage, bon repas suivie d’une énorme glace partagé entre cyclo avec Fabian et préparation d’une mousse au chocolat pour remercier Frédéric de son accueil chez lui.

Ces 20 jours avec Corentin sont passés à une vitesse je les ai à peine vus. Comme à chaque départ j’ai toujours un peu le vague à l’âme de voir partir mes amis. Néanmoins, je n’ai pas le temps de me sentir seule puisque je reprend la route le lendemain en compagnie de Fabian jusqu’à Savannakhet. Le mercure grimpe et le paysage se sèche drastiquement. Cela me rappelle presque le Turkménistan.

« What will you do when you go back home ? » me demande Fabian. Ce cycliste suisse roule déjà depuis presque un an et la perspective du retour dans 4 mois ne lui a jamais semblé aussi proche. Il me reste également 4 mois de voyage dont deux à vélo et je réfléchis aussi doucement de plus en plus à ma petite Belgique et mon retour. Evidemment la nourriture et les retrouvailles des amis et famille sont dans le top 1 (brunchs, soirées cocktails et bar à vins, apéro saucisson et fromage dans un jardin avec des amis, festivals d’été) mais c’est loin d’être la seule chose que l’on veut faire à nos retours respectifs. Finalement après 11 mois de voyage pour lui et presque 9 mois pour moi, on se sent tous les deux remplis de créativité, d’énergie, d’inspirations, d’envies glanés sur la route qu’on a envie de partager et mettre en pratique. Les idées de projets fusent pendant que l’on roule vers Savannakhet. Je suis heureuse de partager ces belles énergies avec un autre cycliste dans la même situation que moi.

Un couple endimanché fait une pause pipi avant de reprendre la route. Je ne fais que croiser des célébrations de mariage sur la route vers Paksé. Je ne sais pas si le vendredi est plus propice au mariage que les autres jours de la semaine mais en tout cas ça célèbre sec dans la région.

Un homme attire mon regard. Il porte un fusil à l’épaule et tient dans la main sa victime : un énorme serpent. Je ne campe plus depuis le départ de Corentin, il fait très chaud et plus humide qu’en Iran ou Turkménistan, mes mains triplent systématiquement de volume pendant la journée. Les ventilateurs sont plus que bienvenus pour aider à trouver le sommeil, par ailleurs je roule beaucoup, mon visa expire bientôt, et j’atteins systématiquement des villes ou point d’intérêt touristique où les guesthouses et dortoirs sont plus qu’abordables. Et puis la vue de ce serpent fraichement mort me réconforte un peu dans mon choix du moment.

Musique jazzy en fond, je savoure mes rouleaux de printemps et mon jus de citron vert à la menthe tout en lisant le roman « Petit Pays » de Gaël Faye que Fred m’a gentiment laissé. Je ne regrette en rien d’être passé à Champasak. Une ambiance décontractée, calme et paisible se dégage de ce petit village en bord de Mékong. Les frangipaniers semblent sortir tels des tentacules de l’escalier qui mène au Vat Phou, ce temple mystique à quelques encablures de Champasak. Une heure plus tard, je m’endors presque sur la table de massage du centre de spa tellement la masseuse a des doigts de fée.

« Surtout n’oublions pas d’être cons » me dit en rigolant Frazou. Je viens de passer la soirée avec deux joyeux lurons croisés lors de mon trajet vers le village. Jean-Michel et François sont lillois et la définition même de bons vivants. Nous passons une très chouette soirée à discutailler dans un excellent restaurant lao du village. Je suis sous le charme tant du lieu et sa vue sur le Mékong que de ce temple caché aux allures d’Indiana Jones. J’y serai bien restée un peu plus mais je n’ai plus que 3 jours de visa et je veux faire un stop aux 4000 îles tout juste à la frontière lao-cambodgienne. La vie est faite de choix et le voyage ne permet pas d’en faire une exception.

Balancée dans mon hamac, bière lao à la main, je regarde le coucher du soleil sur le mekong et ses îles. Quel spectacle, c’est tellement reposant. Décidément le Mékong m’aura surpris du début à la fin par sa beauté et majestuosité. L’île de Don Det est touristique mais reste très calme. Je m’embarque le lendemain dans une journée de kayak pour explorer ces îles et espérer voir les dauphins « moches », ces dauphins d’eau douce à la grosse tête.

La cascade Khone Phapeng nous hypnotise tous ou peut-être sommes nous cuits de la journée de kayak. Quoiqu’il en soit on admire avec notre petit groupe de touristes la beauté de cette eau tumultueuse qui s’écoule le long des rochers. Plus tôt nous avons pu observer quelques cétacés. Alors que l’eau violente se fracasse contre les rochers je me sens paradoxalement apaisée.

« 2$ for the stamp » m’assène le garde frontière. « Why ? » je lui demande. Il me rend mon passeport en guise de réponse et puis répète 2$ for the stamp. C’est donc ça la corruption. Première fois du voyage que j’y suis confrontée. Je n’ai aucune envie d’attendre, je cède en lui tendant les billets. J’admire les cyclistes qui tiennent bon et maintiennent leur principe face à la corruption, personnellement le courage me manque pour me battre pour ça au niveau individuel.

Une quinzaine de kilomètres après la frontière je rencontre Hélène et François, deux cyclistes belges partis depuis 1 mois. Ils entament leur périple de 6 mois vers la Belgique. « Avec le virus on ne sait pas par où l’on va pouvoir passer » me disent-ils. Je lève les yeux au ciel en poussant un soupir « M’en parlez pas ». J’ai décidé non sans regret de faire une croix sur la Chine. Le problème n’est pas tellement d’y rentrer c’est de pouvoir y voyager et surtout en sortir tout en continuant à voyager et en ne se faisant pas mettre en quarantaine. Je rejoins normalement ma maman en Mongolie mais rien n’est moins sûre car depuis Hanoi je ne peux rejoindre le pays sans faire escale dans des pays « interdits » par la Mongolie (Chine, Japon et Corée du Sud). Par ailleurs, je prie pour que le virus ne se développe pas plus au Vietnam au risque de me retrouver en confinement à la sortie peu importe où j’atterris. J’ai l’impression d’être dans une version grandeur nature du jeu pandémie sauf que là je ne suis qu’un pion qui doit éviter les mises en quarantaine et voyager malgré tout.

Je relativise ma malchance, moi au moins, j’ai la possibilité de partit sans craindre pour ma vie. Tellement facile de passer ces frontières. Je m’imagine un instant dans la peau d’une migrante fuyant la guerre en Syrie et les camps de réfugiés en Turquie, quel effroi ! J’ai le droit d’être frustrée de mon sort mais ma déception n’est que de courte durée. Je suis en route vers les magnifiques temples d’Angkor et je profite déjà de la nourriture exquise cambodgienne, il y a bien pire dans la vie.

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