Sorry for the inconvenience
- BrujaEnBici
- 11 juil. 2019
- 6 min de lecture
« Sorry for the inconvenience » signé le département des routes de Géorgie. Ce n’est qu’après 20km que je comprends ce panneau à la sortie de Mestia. La route est sublime, pleine de papillons mais non revêtue et très dégradée. J’arrive néanmoins à Ushguli plus tôt que ce que j’avais imaginé.

J’ai mangé, il est 13h30, je me dis que je peux rouler encore un peu pour atteindre le village suivant. Le trajet prévoyait une montée d’environ 10 km et puis de la descente. Il me semble sur la carte que j’ai plusieurs options de villages dont le premier tout petit à 40 km et un village plus important à 70 km - Lentheki. La route du matin était tellement belle que je m’engage tout sourire sur cette route très rocailleuse et qui ressemble davantage à un sentier de montagne. A ma gauche la montagne, à ma droite le précipice et en bas la rivière. C’est magnifique.

Le tonnerre gronde. Quelques minutes plus tard mes mains sont lacérées par la grêle et la forte pluie. Il me reste encore quelques kilomètres de montée mais je sais que la descente est proche, je reste positive enfile mon KW sous le gros orage qui ne termine pas. Trempée, je commence vraiment à avoir froid et je ne vois aucun abri à l’horizon. Lorsque j’arrive à la descente je suis presque soulagée. Sauf qu’entre temps la route ressemble davantage à une rivière. Et c’est là que je me rends compte que mes freins ne fonctionnent pas correctement. La descente non seulement est technique mais avec des freins qui ne freinent pas elle devient très dangereuse. Il me reste encore minimum 30 km avant la prochain village et l’orage ne se calme pas. Mes mains sont glacées, je ne sens presque plus mes doigts et j’ai beaucoup de mal à resserrer mes freins. Il faudrait que je change carrément mes patins. J’ai tout le matériel mais là comme ça je vois mal comment et où je peux le faire.
Evidemment je n’ai pas de réseau et il n’y a pas âme qui vive à l’horizon. « Tu voulais l’aventure ? Eh ben là voilà ! » me dis-je à moi-même. Je rationalise en me disant que j’ai des vivres et que pour me réchauffer il ne me reste plus qu’à courir à côté de buffalo tant que je ne trouve pas d’abri. Je me rends néanmoins compte que tel un personnage de jeu vidéo je suis en train de sérieusement entamer ma barre de vie et que si je ne trouve pas rapidement un abri au sec je risque d’être en piteux état le lendemain.

A l’horizon plus bas je vois un point rouge qui ressemble à un camion. Je continue ma course avec Buffalo pour le rejoindre. Le camion SUV d’une famille de suédois en vacances est embourbé. Une autre 4X4 tente de les sortir de leur trou. J’explique mon problème de freins et demande si je peux me réchauffer. Je rentre dans la 4X4 pour profiter du chauffage de la voiture. La 4X4 est composé de 3 gars : le chauffeur et deux ingénieurs travaillant comme inspecteurs des travaux des routes. George, l’un des deux ingénieurs, parle relativement bien anglais et il m’explique qu’ils doivent encore faire quelques calculs, notamment de la différence d’élévation de la route pour les confronter aux plans de construction de revêtement de la route, mais qu’ils retournent au village après leur travail. Il me propose de m’y déposer. Ouf ! La team d’inspecteur des routes m’a récupéré vers 16h30, on arrivera pourtant à Lentheki qu’à 21h30, la route est vraiment mauvaise, mais George entreprend de tout me traduire en anglais ce qui est plutôt chouette. On parle politique suite aux soulèvements à Tbilissi et au lien entre la Géorgie et l’Europe et à quel point la jeune génération est plutôt pro-européenne. Il me propose de partager le repas avec eux, ils rentrent ensuite vers Koutaïssi que je pensais rejoindre le lendemain. Ils me proposent de m’y déposer directement. Au point où j’en suis j’accepte. A peine en route pour Koutaïssi (à deux heures de là), George reçoit un coup de téléphone d’un collègue à eux qui habite Lentheki et qui aimerait qu’ils révisent une partie des travaux de la route entre Lentheki et Koutaïssi. Il me demande si ça ne me dérange pas qu’on dorme finalement à Lentheki. Je me retrouve donc embarquée chez le collègue qui nous reçoit comme des princes. On vient de manger mais il insiste pour nous donner à nouveau à manger de la viande d’ours chassé de la région à la mode géorgienne accompagné de chacha - sorte de vodka locale.

Je me réveille en sursaut, quelquechose ou plutot quelqu’un me touche les cuisses. Le chauffeur, visiblement bourré, a décidé de venir faire un tour dans mon lit. No, no ! Je m’extirpe de son étreinte, m’éloigne de lui et lui demande de dégager. Il s’exécute. Il est 4h30 du matin et que je ne risque pas de dormir beaucoup plus si ce n’est que j’ai trouvé qu’il était possible de fermer la porte à clé. Clic. A ce moment là, j’en ai marre d’être une femme, marre de ne pas pouvoir voyager tranquille, marre de devoir être doublement sur mes gardes. Tout s’est bien passé depuis 16h30, pas un problème, un regard ou un geste déplacé et malgré tout je me sens coupable. Je sais que je prends des risques, que ces « situations » sont possibles durant mon voyage mais je suis énervée contre moi, contre lui, contre ces gars qui ne comprennent pas le principe de consentement.
Le lendemain j’expliquerai à George le comportement du chauffeur, il m’a promis qu'il en discuterait avec lui. Ils me déposent comme promis à Koutaïssi où après quelques problèmes à nouveau avec le vélo, mon gps, une auberge de jeunesse inexistante et ma maladresse (oui c’était une bonne journée de merde) j’arrive à me reposer.

Difficile malgré tout de digérer ces 24h mouvementées, j’ai hâte qu’Orianne arrive pour pouvoir serrer une amie dans les bras. J’ai 170 km à faire avant de la rejoindre et je rumine sur mon vélo. Je suis fâchée parce que ce bête mec a réussi à me faire peur, à instiller la méfiance particulièrement envers les hommes. Je ne m’aime pas dans cette situation mais je sais aussi que rapidement je retrouverai une tête connue et que je finirai pas passer au-dessus de cet épisode en demi-teinte car je ne peux m’empêcher de penser à la gentillesse de George et de l’accueil de son collègue. A l’approche de Batumi, Olivier et Clarisse m’envoient un message pour savoir si je suis dans le coin car ils débarquent dans la ville le soir même. Une bonne soirée dans un bar à vin géorgien avec des amis, parfait pour me remettre d’aplomb !
Le feu crépite sous nos yeux. J’aime son odeur. Cette soirée camping à cinq cyclistes est particulièrement agréable. Olivier, Clarisse, Orianne et moi avons récupéré en chemin Gaute, un norvégien qui a commencé un voyage à pied mais qui après quelques soucis a finalement décidé de continuer son périple à vélo. Il n’a pas vraiment le matériel adapté mais semble maintenir notre cadence.

2025m, Gaute, Orianne et moi venont d’atteindre le col non sans peine. Il y a quelques heures, Olivier et Clarisse ont pris un autre chemin vers le nord. On célèbre notre exploit avec une bière. La route est très rocailleuse et il commence à faire froid. La descente est tout aussi rocailleuse que la montée et nous en sommes presque à prier le dieu des cyclistes pour de l’asphalte. La route redevient potable vers la fin de notre trajet, on a faim et on est fatigué mais arrivé au village le restaurant qu’on visait est fermé. Un homme hèle Orianne et nous propose de venir manger et dormir chez lui. Il habite une dizaine de kilomètres plus loin. Après discussion entre nous, on fini par accepter son offre.

Panneau d’une montée à 12%, c’est une blague ? Je commence à douter de notre éventuelle arrivée chez ce mec. Est-ce qu’il ne chercherait pas juste à nous fatiguer pour mieux nous détrousser ? Cette route est interminable, ce ne sont pas 10 mais plutôt 15km avec plusieurs montées qu’on aura dû braver avant d’arriver chez lui.
L’accueil est génial. Sa femme nous a préparé des Kinkhalis maison (sorte de gros raviolis à la viande spécialité géorgienne), une salade, du fromage, un omelette, du pain, tout est fait maison même le vin. Jimmy, notre hôte, nous sert continuellement nos verres et insiste grandement pour porter toast sur toast. Impossible de siroter son vin, on est sensé finir notre verre cul sec. Les géorgiens ne rigolent pas avec la boisson. On arrive à s’extirper de la table pour prendre une douche et dormir dans une de leur nombreuses chambres. Finalement ce détour était rude vu notre fatigue mais en valait vraiment le coup. On est impressionné par leur hospitalité on se demande si cela pourrait arriver en Belgique. Nous avons eu droit à un accueil digne d’un membre de leur famille.

Le lendemain matin rebelote, un immense petit déjeuner nous attend et là surprise Jimmy sort le vin et nous propose d’en boire. Euh… mais c’est à dire qu’on va devoir rouler nous… Jimmy et son voisin, à table avec nous, s’enfileront tranquillement 1,5L de vin au minimum. Il est 9h du matin. On repartira de chez lui chargé de deux litres de vins supplémentaires qu’on partagera au pied du magnifique chateau de Kvhertisi le soir.

Gaute reste un jour de plus sur place, Orianne et moi sommes reparties aujourd’hui sur la route pour rejoindre l’Arménie. J'ai dépassé aujourd'hui mes premiers 2000 km et demain on passe la frontière !
Hello ma biche, merci de nous partager tous ces magnifiques moments et paysages! Courage pour la suite, sois prudente et prends bien soin de toi, surtout ! Big bisous!