Union soviétique, Allemagne et sentiment national turc : la politique à bicyclette
- BrujaEnBici
- 24 juin 2019
- 5 min de lecture
Un immense rocher parsemé de vert surplombe la mer et je vois comme d’habitude flotter un immense drapeau turc sur le flanc. Les turcs aiment la Turquie mais aimer est un petit mot. Ils sont très très (très) fiers de leur pays. Déjà il y a des drapeaux partout, je n’ai pas croisé une ville, un patelin, un hameau, où il n’y en avait pas un. Même sur les bâtiments en construction on peut en trouver. La première question que les trucs te posent c’est d’où tu viens et ensuite est-ce que tu aimes ici, la Turquie, les gens, la nourriture.

Danke me répond l’automobiliste. Encore un qui me parlent en allemand. Les trucs parlent en effet très peu anglais (même pas one, two, three, on en est là) et par contre ils parlent aux étrangers en allemand du coup je reçois des Danke, Wilkom, guten apetit et tout le tintouin. J’ai même cru pendant longtemps qu’ils nous disaient aurevoir au moment de nous servir avec Fanny mais c’est juste que bon appétit en truc ressemble très étrangement à Auf Wiedersehen et donc non ils ne disaient pas au revoir mais Afiyet olsun. Hum… voilà voilà.
Cet automatisme allemand s’explique assez facilement au vu de l’immigration turque importante en Allemagne. Aujourd’hui environ 3 millions d’Allemand sont d’origine turque. Il y a donc toujours bien l’un ou l’autre parent qui habite en Allemagne et la famille l’ayant visité revient en baragouinant deux trois petits mots d’allemand.

Un grésillement se fait entendre dans les hauts parleurs de la ville et une voix entame une communication dont je n’ai pas la moindre idée du contenu. Même si j’ai appris quelques mots pour m’en sortir (pain, eau, quelques chiffres, bonjour, aurevoir, bon appétit, oui, non etc.) je ne suis pas toujours pas capable de comprendre une conversation.
C’est étrange mais ici chaque ville petite ou moyenne dispose de ce système de communication par haut-parleur, ça me donne un petit goût d’Union Soviétique (enfin de ce que j’imagine qu’était l’Union Soviétique). Union Soviétique…. ça me fait penser à Erdogan. Aujourd’hui, son parti a perdu les élections à Istanbul. Il avait fait annuler le premier scrutin sous prétexte de faux et là c’est à nouveau son opposant qui a gagné. Cette journée commence bien.

Je croise deux cyclistes légers sur la route. On partage presque 30 km de route à un rythme assez soutenu (environ 1h de conversation). Tous les deux doctorants à l’université, ils ont décidé de célébrer le 100ème anniversaire de la création de la république turque (qui s’est apparemment créée au départ de Samsun) en faisant 550 km en 5 jours entre Samsun et la frontière géorgienne. Le temps d’une photo et d’un échange de profil Facebook (d’ailleurs ici tout le monde utilise beaucoup plus instagram mais je dois avouer que j’ai eu un petit souci technique avec mon compte que je dois régler donc pas d’instagram pour le moment) et nos routes se séparent.
L’hospitalité de la population ne faiblit pas en l’absence de Fanny. Hier, repue de mon repas de Pide (sorte de pizza turque que l’on trouve partout et sous toutes les formes) je m’approche du comptoir pour régler. Traditionnellement ici au comptoir il y a le responsable de l’établissement et c’est à lui qu’on règle. Ensuite il te propose de te rincer les mains avec une sorte d’eau de cologne. Et là impossible de donner ne serait-ce qu’un centime. Il insiste pour m’offrir mon repas. Je trouve complètement dingue la générosité ici. Tout en écrivant ces lignes je viens de recevoir de mes autres voisins de camping, car les premiers m’en avaient déjà donné, de la pastèque. Et tout à l’heure une voiture de deux gars tatoués s’est arrêtée à ma hauteur, on pourrait croire pour me draguer ou pour m’ennuyer, et bien non ! C’était juste pour me donner une canette d’ice-tea.
C’est fou à quelle point je me sens accueillie ici, je ne compte pas les innombrables salut de la main, les sourires, les pouces levés. Bref voyager ici est un vrai plaisir. J’ai réussi, tout en roulant, à faire un panier avec la canette dans la poubelle. Là à ce moment précis, je me suis sentie reine de la terre d’avoir réussi mon panier, libre comme l’air, bien, heureuse à vélo en direction de mon prochain endroit paradisiaque de camping.

Certains se questionnaient avant mon voyage sur la/ma sécurité. Autant dire qu’ici, il est très tranquille de voyager. Je laisse souvent mon vélo et mes affaires sans surveillance sans aucun problème. Aujourd’hui j’ai cependant eu plusieurs fois le sang glacé et des sueurs froides mais c’était uniquement de ma faute. J’avais prévu de rouler 135km et pour avancer j’ai pris la nationale. A part le désagrément d’être sur une route à grande vitesse, la bande d’arrêt d’urgence est grande et il y a peu de risques de rouler sur les nationales, les gens respectent assez bien les limitations de vitesse. Me voilà donc partie ce matin, le coeur léger fredonnant l’air de Freed from desire de Gala que mon baffle de musique diffusait.
Après une 30aine de kilomètres voilà que je croise des tunnels sur mon trajet et pas un mais une bonne dizaine. Je me suis retrouvée à faire parfois quasiment 4km de tunnels en continu. Franchement, j’ai rarement eu autant la frousse de me faire écraser. J’avais l’impression de frôler l’accident à tous les instants. J’avais peur de ne pas être assez visible (pourtant j’avais mes phares et mes sacoches sont réfléchissantes), peur de l’inattention des automobilistes ou du passage des camions qui me feraient chavirer avec leur vitesse, surtout qu’ici la vitesse autorisé était de 80km. Mais une fois engagée sur cette route impossible de faire marche arrière. J’ai pris mon courage à deux mains, inspirer et expirer tranquillement et j’ai roulé en m’agrippant à mon guidon pour rester stable malgré les quelques chauffards. Les deux cyclistes croisés plus tard m’avoueront qu’eux se sont fait escortés par la police. Bref on ne m’y reprendra pas à deux fois, fini les routes à tunnel. Bien trop dangereux pour un usager faible de la route et aujourd’hui j’ai bien compris le sens de ce mot : usager faible.

Et quand on roule 135km sur une route relativement plate, à quoi pense-t-on sur son vélo ?
Dans le désordre :
- A ce que je vais manger
- Aux drapeaux qui flottent
- A ces femmes qui travaillent dans les champs, dos courbés
- A la chance que j’ai
- A mes dernières étreintes amoureuses
- A la défaite du parti d’Erdogan à Istanbul, niark niark
- A comment vont mes amis et ma famille
- A la belle piste cyclable qui fait malheureusement que 500 m mais c’est déjà ça :)
- Au dernier livre que j’ai lu et au sens de la vie et de la mort (l’Arbre Toraja de Philippe Claudel - excellent bouquin merci Corentin L.) Pour le moment je lis un livre d’Orhan Pamuk (un auteur turc) - mon nom est rouge et un essai de Servigne - l’entraide l’autre loi de la jungle.
- Aux négociations de gouvernement en Belgique, à la gauche, aux coquelicots (oui je suis encore un peu l’actualité belge).
- A mon prochain article
Bref on pense à tout et à rien. Que viva la bisiklet (en turc) !
Comments